"Ma vie, c'est créer et partager. C'est tout." - COMM'une info n° 91
Difficile de décrire la vie de May-Eliane de Lencquesaing tant celle-ci se veut riche et foisonnante. Aujourd’hui domiciliée à Blonay, cette femme d’exception est avant tout une viticultrice passionnée. Née à Bordeaux, elle a géré avec succès, durant plus de trente ans, le domaine viticole Château Pichon-Longueville Comtesse de Lalande à Pauillac. Des compétences qui lui vaudront par ailleurs d’être nommée ambassadrice des vins de Bordeaux. En 2003, alors qu’elle est âgée de 78 ans, elle créera sur une propriété fruitière le domaine Glenelly, en Afrique du Sud. Une exploitation dont elle s’occupe encore quotidiennement.
Enfance simple
Tout n’a pas pour autant été teinté de rose pour May-Eliane de Lencquesaing. Elle décrit une enfance très simple, marquée par la crise économique de 1929. « Nous étions une famille de viticulteurs et nous avons vécu durant 15 ans, de 1930 à 1945, sans aucun bon millésime. Nos vins étaient invendables, beaucoup trop acides. Alors comment voulez-vous survivre ? C’est simple. Avec de la soupe, du riz au lait – nous avions des vaches – et des haricots. J’ai passé mon temps à retourner et à faire sécher des haricots. » Malgré le contexte –elle grandit entre Bordeaux, le Château de Siran, à la campagne, et le Château de Pauillac - la jeune fille de l’époque peut compter sur une famille très aimante. « J’ai été gâtée par des grands-parents merveilleux. Tous étaient très intellectuels. Avec mon grand-père paternel, on faisait de l’algèbre, du latin, on parlait de Voltaire, de Musset, du siècle des Lumières. J’ai aussi appris très tôt à goûter le vin, étudier sa couleur, son odeur, sa texture. » Les questions sociales prennent également une large place dans son éducation.
Pour les autres
En 1939, la jeune May-Eliane Miailhe vivra l’occupation allemande, marquée par l’esprit de résistance et les restrictions. « Nous avons caché durant trois mois deux familles juives au nez et à la barbe des Allemands qui habitaient alors notre château. Nous avons pu les sauver en les conduisant à la frontière. À ce moment-là, on n’allait plus à l’école. On travaillait au potager pour pouvoir nourrir tout le monde. J’ai finalement passé mon bac en 43, sous les bombardements. Vous voyez le décalage avec la vie moderne ? » Tout au long de son parcours, May-Eliane aura à coeur de s’investir pour les autres. En 1948, elle épouse le capitaine Hervé de Lencquesaing, avant que ce dernier ne reparte pour l’Indochine. Ils auront quatre enfants. Après la guerre, l’heure est à la reconstruction. Elle et son mari déménagent 15 fois : aux États-Unis, France et en Algérie.
La reprise du domaine viticole
À 53 ans, peu de temps après la retraite militaire de son époux, un événement vient chambouler son existence. Elle hérite du domaine viticole familial Pichon-Lalande, près de Pauillac, dont elle ne veut pas. Sa vie est dans le Pas-de-Calais, à Quiestède, fief des Lencquesaing. Elle y a été élue au Conseil municipal et elle y a créé plusieurs institutions sociales, dont un centre aéré pour les jeunes, un terrain de football encore utilisé, et des clubs pour le 3e âge. Elle se décide finalement à quitter la mairie pour gérer le vignoble à 800 km de là. Elle s’inscrit au cours de l’Université d’oenologie de Bordeaux – « je me retrouvais avec des gamins de 23 ans » – et elle réussit à relancer le domaine grâce à un plan d’investissement et la sortie de très beaux millésimes.
Promotion des vins de Bordeaux
En infatigable travailleuse, elle s’investira également dans la promotion des vins de Bordeaux, voyageant dans le monde entier, ouvrant les marchés américain et asiatique. « Je me rendais aux États-Unis tous les mois.
Je n’arrêtais jamais avant minuit. C’était commode, raconte-t-elle avec le sourire. Mon mari étant militaire, il était souvent absent. J’ai aussi pu reprendre des études en science politique et en histoire de l’art. J’avais mes journées libres. » On relèvera également son rôle de présidente de l’Académie des vins de Bordeaux et au sein de l’International Wine and Spirit Competition de Londres.
L’Afrique du Sud
À 78 ans, par amour pour la vigne qui ne la quitte pas, elle choisit de se lancer un nouveau défi… en Afrique du Sud. Elle y achète Glenelly Estate, un ancien verger au pied du Simonsberg, qu’elle transforme en un domaine viticole de premier plan. « En hommage aux huguenots (protestants français) qui ont importé leur savoir-faire et implanté des cépages français quelques siècles auparavant. » Dès sa sortie en 2020, le « Lady May » s’impose d’ailleurs comme l’un des plus grands vins rouges d’Afrique du Sud. À 82 ans, elle prend la lourde décision de vendre le domaine bordelais, ses enfants ne souhaitant pas reprendre. C’est cette même année qu’elle décide de s’installer en Suisse, à Blonay. Elle conserve le Glenelly Estate, où elle a ouvert une école et où elle se rend encore aujourd’hui ponctuellement. À côté de cela, May-Eliane de Lencquesaing compte 10 petitsenfants et 21 arrière-petits-enfants. Elle a écrit un livre, elle collectionne les objets d’art et a ouvert un musée en Afrique du Sud, The Glass Museum, qui recense plus de 700 pièces en verre. Infatigable May-Eliane de Lencquesaing ? « Ma vie, c’est créer et partager. C’est tout, commente-t-elle. Au fond, je suis une personne de la terre, avec des idées très simples. Je pense qu’il faut traverser la vie en respectant ses valeurs. Avec cette boussole, on n’est jamais perdu. »
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COMM'une info n° 91 - mars 2026